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HISTOIRE LINGUISTIQUE
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Parler patois, écrire en français, tel a été
pour longtemps l'usage
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Gaston Tuaillon
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La langue des Salasses
Nous ne savons pas avec certitude quelle langue pratiquaient les Salasses
et leurs prédécesseurs. Comme il s'agissait de langues
orales, aucune phrase complète ne nous est parvenue. Il y a
cependant, dans le patois moderne des Valdôtains, un certain
nombre de mots qui étaient déjà utilisés
avant l'arrivée des Romains : les linguistes appellent ces
mots, d'une façon générique, prélatins
ou pré-romans. Parmi ces mots, qui de la nuit des temps sont
parvenus jusqu'à nous, quelques-uns sont d'origine celtique,
comme modze (génisse), barma (abri naturel sous un rocher),
blètsì (traire une vache). D'autres, comme brènva
(mélèze), doille (pin sylvestre) et bèrio (grand
rocher ou grosse pierre), sont probablement antérieurs à
la celtisation . Il ne faut
pas oublier que ces mots sont arrivés jusqu'à nous à
travers le latin : ils indiquent, en général, des choses
ou des concepts typiques de l'endroit où ils étaient
employés et qui, le plus souvent, n'avaient pas un correspondant
latin. Une autre source importante de noms prélatins est la
toponymie, voici quelques exemples : le radical dor (eau courante)
d'où dérive le nom de la Doire ; Bard (sommet) ; Ussel
(hauteur).
La romanisation
L'an 25 avant Jésus-Christ représente une date importante
pour l'histoire de la Vallée d'Aoste : les Romains, après
avoir soumis les Salasses, fondèrent Augusta Prætoria
(Aoste). Tout d'abord la nouvelle colonie fut peuplée par des
prétoriens ( Prætoria signifie : de la garde prétorienne,
donc une colonie créée pour les soldats incorporés
dans la garde prétorienne ; des fonctionnaires, des percepteurs
d'impôts, des commerçants etc.). Ces trois catégories
de personnes - militaires, fonctionnaires et commerçants -
ont donc répandu le latin : ils l'ont d'abord parlé
tout naturellement entre eux et ensuite ils ont obligé les
gens du lieu à s'en servir quand ils s'adressaient à
eux; ils pouvaient le faire, car ils administraient le pouvoir. Peu
à peu la population autochtone devint, par nécessité,
bilingue, puis petit à petit la langue " du pays "
commença à reculer, jusqu'à disparaître.
On ne sait pas exactement quand on cessa définitivement d'employer
la langue ancienne ; cependant il ne faut pas penser que ce fut un
processus rapide. La latinisation, en plus, ne procéda pas
d'une façon homogène sur tout le territoire : vraisemblablement,
dans les vallées les plus reculées on continua encore
longtemps à parler la langue des Salasses. Il est sensé
d'associer la disparition définitive de cette langue à
l'abandon de la religion druidique. Christianisation et latinisation
ont en effet constitué un formidable binôme dont le premier
élément, la christianisation, représenta le véhicule
privilégié de diffusion du deuxième ; elles ont
dû triompher en même temps, entre le Ve et le VIe siècle.
La formation des langues romanes
Quand l'empire romain d'Occident s'effondra, parallèlement
à l'unité politique, l'unité linguistique se
désagrégea elle aussi. Le latin littéraire ayant
cessé d'exercer son action de modèle, les parlers locaux
commencèrent à évoluer en toute liberté
et toujours plus rapidement. Sous la double influence des anciens
substrats linguistiques locaux et des nouveaux codes introduits par
les grandes migrations de peuples, germaniques ou non, des nouveaux
" groupes " ou " familles" linguistiques commencèrent
à se consolider sur tout le territoire des anciens domaines
romains. C'est dans ce contexte que se situe la deuxième date
importante de notre histoire linguistique : 575 de notre ère.
A cette époque les Francs avaient déjà solidement
assis leur royaume sur les Gaules tandis que les Lombards étaient,
encore pour un bon moment, les seigneurs de l'Italie du Nord. Les
Francs ont trouvé ce voisin belliqueux et ils ont décidé
de mettre fin à cette situation d'incertitude et d'instabilité.
Dans une confrontation directe ils ont vaincu les Lombards et leur
ont imposé une paix. On ne soupçonnait certainement
pas à l'époque quels auraient été les
prolongements et les conséquences de cette bataille et de la
paix de 575. Les vainqueurs, installés en Gaule, se sont réservé
la possession des cols et ont fixé la limite là où
la Vallée débouche sur la plaine du Pô, à
Pont-Saint-Martin. A partir de cette date le latin qu'on parlait en
Vallée d'Aoste participe à l'évolution des parlers
des Gaules et non plus à celle de l'Italie du Nord. "
Il en résulte que nous avons aujourd'hui, à cette même
limite de Pont-Saint-Martin, le départ de deux formes de langues
qui s'étendent d'une part de Pont St. Martin à Paris,
d'autre part de Pont-Saint-Martin à Florence sans notables
différences. C'est là que se situe sur la carte linguistique
la grande limite entre le français et l'italien "
. A partir du VIe siècle, et jusqu'au XIXe, l'évolution
culturelle-linguistique de la Vallée d'Aoste sera donc orientée
vers Lyon, Vienne (arrondissement de l'Isère) et Paris, et
non plus vers l'ancien archevêché de Milan.
La famille des parlers gallo-romans : le
francoprovençal (patois) 
Le groupe linguistique auquel la Vallée d'Aoste désormais
appartient est appelé gallo-roman.Ce groupe est tout d'abord
composé par deux grandes régions : celle de la langue
d'oïl, comprenant grosso modo la France du Centre et du Nord,
l'actuelle Suisse romande et la Vallée d'Aoste, et celle de
la langue d'oc, recouvrant le Midi de la France et quelques vallées
de l'arc alpin piémontais.
A un moment donné, vers le VIIe VIIIe siècle, à
cause de la désorganisation du Royaume mérovingien,
les rapports avec Paris se font moins serrés et la partie sud-occidentale
du domaine d'oïl, qui gravitait autour de l'axe Lyon - Genève,
cesse d'accepter les nouvelles innovations linguistiques provenant
du Nord. Vient ainsi se créer la troisième région
linguistique de la famille gallo-romane : celle du francoprovençal.
C'est le fondateur de la dialectologie italienne, G.I. Ascoli qui,
à la fin du XIXe siècle, découvrit l'originalité
de ce groupe de parlers. " La définition de francoprovençal
s'explique, d'après Ascoli, par le fait que cette langue possède
des caractères qui sont communs au français et d'autres
qui sont communs au provençal, tout en manifestant son individualité
et son indépendance par rapport à la langue d'oïl
et à la langue d'oc " . Tout ce domaine refuse donc les innovations et reste à
la phase d'évolution que le français (langue d'oïl)
était en train de dépasser. Gaston Tuaillon a défini
cette langue du proto-français, c'est-à-dire du français
très ancien qui à refusé un certain nombre d'innovations
qui ont rayonné de Paris. Depuis lors cette aire connaît
une évolution à elle, une évolution constante,
sans interruption, puisant un peu par ci et un peu par là,
mais où le francoprovençal reste toujours identifiable
comme une unité. Le domaine du francoprovençal (appelé
chez nous patois ou patouè) comprend actuellement la Suisse
romande, à l'exception du Jura bernois, la Savoie, le Lyonnais,
le Dauphiné septentrional, une partie de la Franche-Comté,
le Bugey, la partie méridionale de la Bresse, la Vallée
d'Aoste et quelques vallées de l'arc alpin piémontais
(Orco, Valle Soana, Lanzo, Cenischia, Sangone et la basse et moyenne
vallée de Suse).
Le français en Vallée d'Aoste
Que le patois soit présent en Vallée d'Aoste c'est une
évidence, puisqu'il représente la continuation normale
du latin implanté jadis à Augusta Prætoria, et
son évolution naturelle jusque vers les patois actuels. Mais
si le patois à été depuis toujours le parler
roman dans sa forme locale, d'où vient le français de
la Vallée d'Aoste ? Il faut tout d'abord souligner que le français
lui aussi est un patois, le patois de la région de Paris et
de ses alentours, qui, non pas à cause de sa supériorité
linguistique mais pour des raisons institutionnelles et politiques,
est devenu une langue qui a réussi. Il faut encore souligner
que pour tout le Moyen Age et jusqu'au moins au début du XXe
siècle dans toute les régions européennes il
n'y avait pas une seule langue mais deux : l'une parlée et
l'autre écrite. La langue écrite était la langue
de culture, la langue employée par l'administration et pour
les rapports vers l'extérieur, rapports qui ne pouvaient pas
être réglés en recourant à une langue si
géographiquement variable que la langue parlée. A cause
de son prestige la langue écrite fut aussi adoptée comme
langue parlée par les classes sociales les plus cultivées.
Or, dans tout le domaine du gallo-roman, c'est le français
qui, petit à petit, remplaça le latin comme langue "
de culture ". A partir environ de 1200 on voit s'étendre
l'habitude d'écrire en français, d'abord en irradiant
du centre, (c'est-à-dire du Nord de la France) vers la Lorraine,
la Franche-Comté, la Suisse romande, la Savoie et la Vallée
d'Aoste. Vers 1300 le Duc de Savoie avait déjà pris
l'habitude, lui aussi, d'écrire à ses pairs, c'est à
dire à des puissants personnages de Normandie, de Suisse etc.,
en français. Déjà entre le XIVe et le XVe siècle
au duché de Savoie on commence à utiliser le français
aussi pour les rapports internes : le Duc correspond en français
avec les Challand et les Vallaise, c'est-à-dire avec les seigneurs
de la Vallée d'Aoste. A partir du XVe siècle les nobles
valdôtains correspondaient régulièrement entre
eux en français.
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Saverio Favre, Histoire linguistique de la Vallée
d'Aoste, tiré de " Espace temps culture en Vallée
d'Aoste ", Aoste 1996 |
Ernest Schüle, Bulletin du Centre d'Etudes
Francoprovençales " René Willien ", Saint-Nicolas
n°22 année 1990 |
Saverio Favre, Histoire linguistique de la Vallée
d'Aoste, tiré de " Espace temps culture en Vallée
d'Aoste ", Aoste 1996 |
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