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HISTOIRE LINGUISTIQUE
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Et le peuple?
Nous avons jusqu'ici parlé de l'élite de la société
médiévale, mais quelle était la situation linguistique
des gens communs ? Le peuple a évidemment continué à
parler patois, puisqu'il l'a parlé couramment partout et jusqu'à
nos jours, mais petit à petit il est devenu lui aussi bilingue.
D'abord bilingue passif, comprenant le français mais ne parlant
que le patois, puis bilingue actif. Le processus de réception
et d'utilisation de la langue française se joue au cours du
XVe et XVIe siècle. Déjà au XVe siècle,
les évêques valdôtains avaient aboli, pour la prédication,
le patois et avaient fixé dans les églises et les paroisses
l'usage du français. L'Eglise deviendra ainsi le principal
promoteur de la diffusion, du maintien et de la défense du
français, jusqu'à la première moitié du
XXe siècle, quand le clergé valdôtain se trouvera
en première ligne dans la lutte contre la normalisation linguistique
mise en uvre par le régime fasciste. Au XVIe siècle
voit le jour le célèbre édit d'Emmanuel Philibert,
Duc de Savoie (22 septembre 1561, troisième date importante
pour notre histoire linguistique) concernant l'usage de la langue
française dans le pays d'Aoste. Suivant l'exemple français,
le Duc de Savoie adopte la langue " vulgaire " à
la place du latin pour la rédaction des actes officiels dans
toutes les terres du Duché. Or, tandis que pour le Piémont
cette langue est le toscan (c'est-à-dire l'italien), pour la
Vallée d'Aoste (et la Savoie) c'est la français qui
remplace le latin, " ayant tousiours et de tous temps esté
la langue françoise en nostre pais et duché d'Aouste
plus commune et générale que poinct d'aultre ; et ayant
le peuple et subgectz du dict pais adverti et accoustumé de
parler la dicte langue plus aysément que nulle aultre
". A partir de ce moment le français devient la seule
langue utilisée pour la rédaction des actes et des documents
concernant l'activité administrative, au détriment du
latin, devenu désormais incompréhensible pour la plupart
des gens. En 1588 le Coutumier, important recueil des lois et des
usages de l'époque, est rédigé en français.
Quant à l'école, elle aussi joua un rôle de tout
premier ordre dans la diffusion du français. Le français
est adopté comme langue véhiculaire d'enseignement à
tous les niveaux : du collège de Saint-Bénin en la ville
d'Aoste, qui formait l'élite de la société valdôtaine,
jusqu'aux écoles de hameau qui, à partir de la fin du
XVIIe siècle, furent créées dans tous les villages,
même les plus reculés dans les vallées latérales.
Le déplacement de la capitale à Turin et la transformation
du Duché en Royaume de Sardaigne n'eurent dans l'immédiat
aucune répercussion remarquable sur le plan linguistique pour
la Vallée d'Aoste, même si le progressif glissement du
centre de gravité de l'état vers les terres italophones
jeta les bases pour une successive infiltration de la langue italienne
dans notre pays.
L'italien
L'italien, il faut le dire, n'a jamais eu une place importante dans
l'histoire linguistique valdôtaine jusqu'à l'unité
d'Italie. Les Valdôtains en général ne comprenaient
pas, ou avaient du mal à comprendre, l'italien : un cas curieux
se vérifia à Brusson en 1666, où l'évêque
dut nommer un vicaire, puisque le curé n'employait " ni
la langue française, ni la langue vulgaire, mais l'italienne,
très difficile à comprendre "
. Un autre épisode est reporté par le journal "
Le duché d'Aoste " (et nous sommes déjà
en 1895 ! ) : " Sarre, le 13 août. Sa Majesté (la
Reine) fut reçue par le Syndic et quelques conseillers. (
)
Quel supplice d'écouter ensuite un jeune garçon réciter
un compliment en langue italienne ! (
) " Di chi sei tu
?" Daigne lui demander Sa Majesté. L'enfant reste muet,
pas de réponse (
) Dès lors la conversation s'engagea
en langue française
"
La " normalisation linguistique "
Nous arrivons ainsi à la dernière date-clef de notre
l'histoire linguistique: 1860-1861. En 1860 la Savoie vote massivement
son rattachement à la France et en 1861 le Royaume d'Italie
est proclamé. La concomitance des deux faits n'est pas due
au hasard : le processus d'unification de la péninsule italienne
(qui se terminera en 1919 avec l'annexion de Trente et du Tyrol du
Sud - qui était autrichien) a été possible aussi
grâce à l'appui diplomatique et militaire de la France,
notamment au cours de la deuxième guerre " d'indépendance
". En contrepartie de cet appui le Premier ministre piémontais
Cavour (qui était, rappelons-le au passage, francophone) avait
promis à l'empereur Napoléon III le comté de
Nice et la Savoie. Ce sont encore une fois les intérêts
de la Vallée d'Aoste qui sont sacrifiés sur l'autel
des ambitions de la maison de Savoie. Le détachement de la
Savoie est traumatisant pour les Valdôtains, liés à
cette région-sur par au moins huit siècles d'histoire
commune, par les mêmes langues (français et patois),
par une même civilisation et par des relations sociales et économiques
profondes. L'état sarde était bilingue, l'Italie sera,
évidemment, italophone à part entière. Avant
1860, la composante francophone représentait environ 15% de
la population du Royaume, et 15% n'est pas négligeable en politique.
Après l'unification d'Italie la Vallée d'Aoste, seule
terre francophone de l'état, ne comptera même pas pour
1%. Les nationalistes à tout crin se sont alors attaqués
à ce qu'ils considéraient comme une anomalie, c'est-à-dire
d'avoir dans le territoire national une autre langue, et de devoir
en tenir compte. Que les gens parlent entre eux une autre langue,
passe encore, mais leur traduire et transmettre les lois dans cette
langue, non ! Déjà en 1861 le toscan Giovanni Vegezzi
Ruscalla, député au premier parlement italien, publie
le fameux pamphlet portant sur " Diritto e necessità di
abrogare il francese come lingua ufficiale in alcune valli della provincia
di Torino ". Le Piémont, écrit-il, " offre
la riprovevole anomalia di avere alcune valli (il circondario di Aosta,
i mandamenti di Cesana e Oulx nel circondario di Susa ed il mandamento
di Finestrelle in quello di Susa) in cui la lingua ufficiale, del
pergamo e letteraria, è la francese (
). Questo sconcio,
questa macchia alla nazionalità italiana deve sparire".
Pour parvenir à son but le député italien dresse
un plan comprenant plusieurs mesures à adopter : prolongement
de la voie ferrée d'Ivrée à Aoste, "ciò
trarrebbe molti delle province italiane in quella valle"; institution
d'une garnison nombreuse à Aoste " onde i piccoli commercianti
fossero indotti a usare della lingua comune " ; rédaction
exclusivement en italien des actes notariés, des délibérations
communales etc. ; impression en italien d'un " giornaletto popolare
dedito agli interessi locali ". Un rôle important "
nel ritorno (sic) alla comune lingua d'Italia " est attribué
au clergé : l'évêché d'Aoste sera détaché
du siège métropolitain de Chambéry et annexé
à celui de Turin ; l'enseignement au séminaire soit
dispensé en italien. Pour terminer la toponymie : " Egli
ci bisogna scancellare ogni traccia di stranierume dalle scritture
italiane ; noi, eredi dei Romani, dobbiamo come essi latinizzarono,
italianizzare i nomi dei nostri comuni, dei nostri torrenti, rivoli,
monti e regioni ". Plusieurs de ces théories seront soigneusement
réalisées par les successeurs de Ruscalla. En 1888 le
collège Saint-Bénin, dès 1860 cible privilégiée
des attaques nationalistes, devient collège national "
Principe di Napoli " ; à partir de l'année suivante
la " chaire spéciale de français " est supprimée.
Le chemin de fer, arrivé en Vallée d'Aoste en 1886,
sera, selon J.B. Cerlogne, " la meilleure grammaire d'italien
pour les Valdôtains". En 1890, le premier numéro
de l'hebdomadaire L'Alpino paraît, " scritto da valdaostani
in lingua italiana
", avec le but de "diffondere (
)
l'uso della lingua italiana e rafforzarvi quella pianta gentile dell'amor
patrio". Entre temps l'italien remplace lentement le français
dans l'apparat judiciaire. Mais c'est avec le fascisme que la politique
d'italianisation forcée de la Vallée d'Aoste bat son
plein: en 1923 sont supprimées toutes les écoles de
hameau, où l'enseignement était encore donné
en français ; en 1924, le régime ordonne de supprimer
toutes les enseignes en langue française ou même bilingues
; en 1925 on impose l'usage exclusif de l'italien dans les bureaux
judiciaires et on supprime l'enseignement du français dans
les écoles primaires ; en 1926 est créée la province
d'Aoste, qui englobait les très peuplés Canavais et
la ville d'Ivrée, rendant en faits les Valdôtains numériquement
minoritaires chez eux. En 1932 l'évêque Francesco Imberti
(dont la devise était : " italianizzare-fascistizzare
) est envoyé à Aoste: dans l'espace de trois ans il
remplacera le français avec l'italien à l'église,
au Séminaire, au catéchisme et dans les registres paroissiaux,
créant ainsi une profonde fracture au sein du clergé
valdôtain, traditionnellement défenseur de la langue
française. Pour terminer, en 1939, on établit par ordonnance
l'italianisation des noms de toutes les communes valdôtaines.
Toujours la même année, le texte d'une loi qui impose
l'adoption de prénoms rigoureusement italiens pour les nouveaux
nés sur tout le territoire, est approuvée par le parlement
italien. La loi survivra au régime qui l'a votée et
sera appliquée, plus ou moins soigneusement, jusqu'en 1965.
Cette politique fut supportée par un dessin d'exclusion systématique
des Valdôtains de tout poste de travail, dans l'administration
comme dans l'industrie, et par leur remplacement avec de la main d'uvre
italienne : en 23 ans, de 1921 à 1944, la Vallée recevra
ainsi 37.500 immigrés et verra partir à jamais d'autres
26.000 Valdôtains ; le tout sur une population totale de 80.000
personnes.
La défense de la langue française
Les réactions à ce processus ne manquent évidemment
pas. Il faut cependant distinguer deux moments différents :
1) de l'unité d'Italie jusqu'à la fin du XIXe siècle
2) du début jusqu'à la moitié du XXe siècle.
1) Dès l'annexion de la Savoie à la France et la successive
publication du pamphlet de Ruscalla, un ample débat autour
de la question linguistique se développe sur la presse. Journaux
à part, au XIXe siècle ce sont les pouvoirs institutionnels
valdôtains en bloc à se dresser contre la politique de
l'état. D'un coté le clergé, depuis toujours
promoteur et défenseur de la langue française, de l'autre
la municipalité de la ville d'Aoste, véritable capitale
culturelle et politique de celui qui fut l'ancien Duché. Nous
citons, à titre d'exemple, le conflit qui opposa pendant deux
décennies l'administration de la Ville à l'Etat, à
propos du rôle et de l'usage du français au collège
St.-Bénin ; conflit qui porta même le conseil communal,
en février 1873, à démissionner en signe de protestation.
2) Dans la première moitié du XXe siècle, par
contre, la situation change radicalement. La question linguistique
ne fait plus la une des journaux, le conseil de la ville d'Aoste s'éclipse
et le clergé, désorienté par le concordat entre
Vatican et Etat italien (1929) et divisé sur la politique linguistique
menée par l'évêque Imberti, bascule. C'est alors
l'initiative privée qui prend le relais. En 1909 le notable
Anselme Réan et d'autres huit exposants de la bourgeoisie d'Aoste
fondent un groupe qui deviendra quelques années plus tard la
Ligue Valdôtaine. Comité italien (!) pour la protection
de la langue française dans Vallée d'Aoste. Cette association,
au cours d'une quinzaine d'année, déploiera une série
remarquable d'initiatives in faveur de la défense de la langue
et, plus en général, du particularisme valdôtain
( publications, propositions de réorganisation du système
scolaire, nombreuses pétitions, parmi lesquelles celle de 1922,
signée par 7.700 chefs de famille ). En 1925 est fondée
la Jeune Vallée d'Aoste dont le programme prévoit la
défense " à tout prix " de l'usage du français
et la reconstitution en Vallée d'Aoste d'une " région
linguistiquement et administrativement distincte ". L'abbé
Trèves en devient " l'âme et le chef ", le
jeune Chanoux un ardent militant qui en 1941, à la mort de
Trèves, prendra la tête du mouvement et préparera
la lutte imminente contre le régime fasciste.
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Saverio Favre, Histoire linguistique de la Vallée
d'Aoste, tiré de " Espace temps culture en Vallée
d'Aoste ", Aoste 1996 |
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