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HISTOIRE LINGUISTIQUE



Vallée d'Aoste " bilingue " ?
Le deuxième conflit terminé, l'Etat italien, sous la forte pression des instances séparatistes qui avaient animé la résistance valdôtaine et le débat politique d'après-guerre (notamment entre 1945 et '46), reconnaît la Vallée d'Aoste en tant que région administrativement distincte et lui octroie, par loi constitutionnelle, un régime d'autonomie administrative spéciale (26 février 1948). (voir la section : histoire) Sur la base de cette loi : 1) le français est reconnu langue officielle de même que l'italien : les actes publics pourront être rédigés indifféremment dans les deux langues, exception faite pour les dispositions de l'autorité judiciaire qui, seules, continueront à être rédigées exclusivement en italien (art. 38) ; 2) dans les écoles de tout ordre et degré, l'enseignement du français bénéficiera d'un nombre d'heures égal à celui réservé à l'enseignement de la langue italienne (art. 39). L'enseignement de certaines matières pourra également être dispensé en français (art. 40). Par la suite des nouvelles dispositions régionales se sont ajoutées aux articles statutaires : vérification obligatoire de la connaissance de la langue française pour les employés régionaux (1956) et pour les enseignants (1975) ; adaptation des programmes visant un enseignement bilingue dans l'école maternelle (1983) et élémentaire (1988) ; réforme de l'examen de fin d'étude pour l'école moyenne de deuxième degré prévoyant, pour la Vallée d'Aoste, l'introduction d'une quatrième épreuve visant à la connaissance de la langue française (1997 et 1998). Dès 1988 en outre, une " prime de bilinguisme " est attribuée aux employés publics démontrant connaître la langue française. Cependant, malgré les dispositions de loi (le plus souvent mal appliquées) et l'optimisme de façade affiché par les institutions, le souhaité rééquilibre entre les deux langues demeure, de nos jours, une véritable utopie. Les données dont nous disposons témoignent clairement, au-delà des dégâts apportés par la " normalisation linguistique " fasciste, de la défaite des politiques linguistiques menées en Vallée d'Aoste pendant ce dernier demi-siècle : dans l'espace de quatre-vingts ans - entre le dernier recensement effectué sur bases linguistiques (1921) et le sondage effectué par la Fondation E. Chanoux (2001) - le pourcentage de Valdôtains se déclarant francophones est passé de plus de 88 à 1% du total. Mal enseigné, peu utilisé (voire ignoré) par les médias et l'administration publique, farouchement contesté par une partie de la population italophone dont le poids démographique, en vertu d'une immigration massive, ne cesse d'ailleurs d'augmenter (actuellement plus de 27% des résidents est né dans d'autres régions italiennes), le français demeure de nos jours une langue minoritaire, marginalisée et discriminée par de vastes secteurs de la société valdôtaine.

Le patois aujourd'hui
Dans ce contexte une analyse à part mérite l'autre pilier linguistique de notre région : le patois. " … La Vallée d'Aoste constitue (selon le célèbre dialectologue G. Tuaillon) … la seule grande région du domaine du francoprovençal dont le dialecte pourra survivre longtemps encore, malgré la rage de détruire le passé qui a accompagné la modernisation galopante du XXe siècle ". Il s'agit là, à notre sens, d'une affirmation trop optimiste, qui relève cependant d'un fait indéniable : aujourd'hui encore une partie considérable de la population, 38% selon les données plus récentes , possède une compétence active de cette langue. Le francoprovençal en effet, par sa nature de langue orale, non codifIée et, par conséquent, non officielle, a mieux échappé aux politiques de " normalisation linguistique " mises en œuvre par l'Etat central, qui a fait du français sa cible privilégiée. En plus les italophones à outrance ont trouvé sur leur chemin une difficulté supplémentaire : au contraire du français, l'italien n'est pas le " substitut naturel " du patois, car il appartient à un groupe linguistique différent. Ainsi, à l'époque où en France, pour des raisons politiques et sociales, le français remplaçait presque sans choc les patois, ceux-ci étant considérés de simples variantes vulgaires du premier, chez nous, dans les milieux patoisants, l'italien avait du mal à s'imposer. Les Valdôtains apprenaient, oui, cette langue nouvelle, mais en la percevant toujours comme un code linguistique à part, qui venait s'ajouter au patois et non pas le remplacer. Même les domaines d'application des deux langues demeuraient, le plus souvent, strictement séparés. Tout cela a permis au patois de survivre et de parvenir jusqu'à nous dans un discret état de santé. Ce sera cependant dans le futur immédiat que l'avenir du patois va se jouer. Depuis quelques décennies, en effet, l'italien à accéléré sa progression et le francoprovençal semble ne plus tenir le coup. Ce fait dérive tout d'abord de la disproportion écrasante des forces en jeu : quelques dizaines de milliers de patoisants actifs sont confrontés, tous les jours, avec 56 millions d'italophones ; et ce sont ces 56 millions de gens qui produisent, sans cesse, information, spectacles et culture, c'est-à-dire la presque totalité des produits médiatiques que l'on " consomme " aujourd'hui en Vallée d'Aoste. Cette disproportion écrasante, ajoutée aux dynamiques démographiques d'un côté et à la perte progressive de conscience identitaire de l'autre, pousse les nouvelles générations valdôtaines à se servir toujours moins du francoprovençal dans leurs rapports interpersonnels. Ainsi, même dans l'intimité des foyers valdôtains, jadis berceau de la langue populaire, les gens renoncent de plus en plus souvent au patois en faveur de l'italien. Résultat : peu d'enfants d'aujourd'hui connaissent le francoprovençal et encore moins l'utilisent comme langue primaire. Qui plus est, ces rares sujets patoisants que le milieu familial sait encore exprimer, sont méthodiquement " redressés " par le système, à partir de l'âge de trois ans lorsqu'ils entrent à l'école maternelle. Là, ils apprennent l'italien mais, surtout, ils apprennent à employer l'italien entre eux, en l'acceptant comme seule langue députée aux relations interpersonnelles, même entre sujets patoisants. On comprend donc aisément que dans une pareille situation le grand réservoir du patois ira vite s'épuiser et que l'italien, après avoir supplanté le français dans le contexte des langues officielles, pourra enfin gagner son pari et occuper non seulement tous les espaces de la communication orale et écrite mais également ceux de la pensée et de l'imagination des gens. Pour la première fois dans son histoire millénaire notre région se trouve face à une situation inédite : toutes les chances de survie de son patrimoine identitaire dépendent des choix, ou des non-choix, d'une seule génération d'individus. Derniers dépositaires de cet héritage commun, les Valdôtains d'aujourd'hui représentent en effet l'ultime génération qui possède la force et le nombre nécessaires pour inverser la tendance.

" Plurilinguisme administratif et scolaire en Vallée d'Aoste ", 10 septembre -5 octobre 2001- Fondation Émile Chanoux, Aoste.
Idem.
 
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