La fin d'une époque
La même année, suite à la deuxième guerre
" d'indépendance ", emportée par le Royaume
sarde sur l'Autriche, la Lombardie est annexée au Piémont
et la province d'Aoste est supprimée.. L'année suivante
(1860), suite à un plébiscite, la Romagne et la Toscane
sont annexées et il est proclamé le Royaume de la Haute-Italie.
Dans le courant de la même année les " mille "
de Garibaldi conquièrent le Royaume des deux Siciles et l'armée
piémontaise occupe les Marches et l'Ombrie. En 1861 le Royaume
de la Haute-Italie prend le nom de Royaume d'Italie, tout court. En
1866 la Vénétie est annexée (troisième
guerre " d'indépendance ") et, en 1870, c'est le
tour de Rome et du Latium. Cette inexorable progression a été
possible grâce à l'appui diplomatique et militaire de
la France, notamment au cours de la deuxième guerre "
d'indépendance ". En contrepartie de cet appui le Premier
ministre piémontais Cavour avait promis à l'empereur
Napoléon III le comté de Nice et la Savoie. Le 14 juin
1860 Nice et la Savoie deviennent françaises. Ce sont encore
une fois les intérêts de la Vallée d'Aoste qui
sont sacrifiés sur l'autel des ambitions de la maison de Savoie.
Le détachement de la Savoie est traumatisant pour les Valdôtains,
liés à cette région-sur par au moins huit
siècles d'histoire commune, par les mêmes langues (français
et patois), par une même civilisation et par des relations sociales
et économiques profondes. L'état sarde était
bilingue, l'Italie sera, évidemment, italophone à part
entière et portera son attention ailleurs. L'organisation administrative
de l'ancien Royaume de Sardaigne et ses lois sont étendues
à toute l'Italie, sans aucune adaptation aux différentes
réalités locales. Malgré les espoirs de certains
Valdôtains, la province d'Aoste, supprimée en 1859, ne
sera pas rétablie et la crise économique, au lieu de
s'atténuer, s'aggravera. Ainsi entre 1862 et 1911 plus de vingt
mille Valdôtains, soit 1/5e de la population totale, seront
obligés d'abandonner définitivement leur patrie pour
chercher fortune ailleurs ; malgré le chemin de fer qui depuis
le 1886 relie la Vallée d'Aoste à la plaine du Pô,
presque personne ne regardera vers l'Italie : ils emprunteront, à
pied, les anciens cols alpins pour se rendre en France ou en Suisse
Romande, les deux pays frères.
L'attaque finale
Mais un autre problème tourmente le gouvernement italien :
bien que le " Risorgimento " ait été promu
sous le signe de l'unité culturelle et linguistique de la Péninsule,
au lendemain de l'unité on s'aperçoit que très
peu de gens parlent l'italien ! Après avoir fait l'Italie il
faut faire les Italiens : s'ouvre ainsi le dernier chapitre de l'assimilation
du peuple Valdôtain. En cette fin de siècle l'école
et l'appareil, ou le service public sont les moyens les plus efficaces
que le gouvernement italien déploie pour imposer sa langue,
auxquels s'ajoutera ensuite le brassage démographique. On commence
par utiliser l'italien dans l'École Normale d'Aoste, destinée
à former les instituteurs (1873), puis c'est le tour du collège
Saint-Bénin, où se forme l'élite de la société
valdôtaine (1888). Les fonctionnaires de l'Etat (Italiens) utilisent
leur langue et, à partir du 1881, au Tribunal aussi on plaide
en italien. Comme réaction, en 1909 le notable Anselme Réan
fonde la " Ligue Valdôtaine ", titre auquel, en 1912,
s'ajoute celui de " Comité italien (!) pour la protection
de la langue française en Vallée d'Aoste ". Pendant
la première guerre mondiale les difficultés des échanges
internationaux obligent les industriels à repérer les
matières premières et l'énergie à l'intérieur
du territoire et la Vallée connaît un développement
intense : en 1917 la société Ansaldo construit à
Aoste une aciérie gigantesque qui trois ans après comptera
6000 ouvriers ; en basse vallée s'installent la Soie à
Châtillon et la Brambilla à Verrès. Les nouvelles
industries (toutes italiennes) préfèrent embaucher des
Italiens, provenant des régions pauvres de l'Italie du Nord
et du Centre. Ainsi les 1500 Valdôtains morts sur les champs
de batailles (2% de la population totale) sont aisément remplacé
par des italophones. Malgré tout cela un recensement effectué
en 1920 démontre que 80 % de la population valdôtaine
demeure francophone .
En 1920 débute aussi, en Vallée d'Aoste, la propagande
fasciste. A remarquer que dans un premier temps, en ayant considéré
la situation linguistique du Pays, les dirigeants du parti envisagent
même la possibilité, pour être mieux compris par
la population, de mener leur campagne ...en français!
" Aosta italianissima.... "
La montée de Mussolini au pouvoir représente le début
d'une dictature qui va durer une vingtaine d'années. Confirmé
dans son pouvoir par les élections du 1924, le " Duce
" dissout les partis politiques et supprime la Chambre des députés.
Les conseils communaux sont abolis et les syndics sont remplacés
par des " podestà " nommés par le gouvernement.
La politique du fascisme est encore plus nationaliste de celle que
ses prédécesseurs : à l'intérieur de l'Etat,
il se propose explicitement d'éliminer les minorités
linguistiques, par l'imposition de l'usage exclusif de l'italien.
En Vallée d'Aoste l'usage et l'enseignement des langues maternelles
sont interdits ; les toponymes sont italianisés ; les services
publics n'embauchent que des fonctionnaires venus d'autres régions,
ce qui oblige les usagers à utiliser la langue italienne ;
le régime encourage l'immigration massive d'italophones et
l'émigration des populations locales. En 23 ans, de 1921 à
1944, la Vallée recevra 37.500 immigrés et verra partir
à jamais encore 26.000 Valdôtains ; le tout sur une population
totale de 80.000 personnes ! Entre 1923 et 1925 le gouvernement supprime
les écoles de hameau où l'enseignement était
encore donné en français ; fait effacer toutes les enseignes
et les inscriptions en français ou même bilingues ; italianise
les noms des rues d'Aoste et ordonne la fermeture des journaux qui
ne suivent pas les indications du régime. En 1926 est créée
la province d'Aoste ; loin d'être une reconnaissance du particularisme
valdôtain, cette nouvelle province qui englobe les très
peuplés Canavais et la ville d'Ivrée, rend en fait les
Valdôtains numériquement minoritaires chez eux. Entre
1928 et 1929 tous les noms des communes valdôtaines sont remplacées
par des noms italiens forgés pour l'occasion. Dans les années
1932-1935 l'évêque Francesco Imberti (qui n'est pas,
évidemment, valdôtain) remplace le français par
l'italien à l'église, au Séminaire, au catéchisme
et dans les registres paroissiaux.
" Le feu qui couve sous la cendre "
Dès les premières années du régime, la
réaction au processus d'italianisation forcée s'organise.
Déjà en 1923 un premier " Groupe valdôtain
d'action régionaliste " est constitué à
Châtillon ; son but est celui " d'organiser une résistance
à l'envahissement progressif de l'italien au détriment
du français " et de " regrouper les jeunes afin de
les préparer, de notre mieux, à la lutte inévitable
et très prochaine pour la conquête de nos libertés
régionales ". Cette initiative qui n'aura pas un grand
avenir représente cependant le prélude à la fondation,
en 1925, de la " Jeune Vallée d'Aoste ". Cette nouvelle
association s'organise autour de deux personnages : l'abbé
Joseph-Marie Trèves et le jeune Émile Chanoux, véritables
auteurs de la renaissance de l'esprit d'identité valdôtaine.
Elle regroupe des étudiants, des employés, des agriculteurs,
des prêtres, des enseignants et des ouvriers. Tout en ayant
parfois des idées politiques différentes ces personnes
ont en commun la même volonté: ne pas se rendre, uvrer
pour réveiller les consciences des Valdôtains et préparer
pour la Vallée d'Aoste de demain un projet politique nouveau,
basé sur le principe de l'autodétermination des peuples.
Le " coup de poignard dans le dos "
La dégradation des rapports entre l'Italie et la France, en
1939, a des effets immédiats en Vallée d'Aoste, où
les italophones s'acharnent encore plus férocement contre toutes
les traces de langue française qui subsistent. Le 10 juin 1940,
pendant que l'armée française est déjà
battue sur le front allemand, le " Duce " déclare
la guerre et ordonne l'invasion de la France. La chose est d'autant
plus grotesque que ce sont les Valdôtains du " battaglione
Aosta " qui doivent tirer sur leurs frères tarentins et
savoisiens. Ce fait suscite un grand émoi en Vallée
d'Aoste. |