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Chronique du racisme anti-valdôtain
1er numéro, 21 mars 2005

Tour d’abord, pourquoi cette rubrique hebdomadaire ?
C’est que nous sommes convaincus que les Valdôtains sont tombés bas, très bas, et qu’il est grand temps de faire quelque chose.

Aucune avancée fondamentale dans la reconquête de leur identité ne s’est produite dans les dernières vingt années, tout au contraire. Le bilinguisme à la valdôtaine s’est démontré un vrai désastre : non seulement il n’a pas permis d’augmenter la connaissance des langues et de l’histoire valdôtaines, mais, par sa seule présence, il a donné l’illusion que rien ne restait à faire et que la mobilisation individuelle et collective était dès lors inutile.
Aucune poussée séparatiste ne se manifeste plus, aucun regret pour l’octroi d’un Statut manchot - que l’on défend même comme une conquête fondamentale -, aucune tension pour la construction d’une société valdôtaine saine, dynamique, propre.

En lieu et place de cela, un consumérisme débridé, des pratiques de gouvernement touchant souvent à la corruption la plus explicite, des élections truquées par l’achat de voix, par la menace, par l’extorsion. Soyons clairs : par sa langue, qui est désormais majoritairement l’italien, mais encore plus par sa moralité que l’on a laissé se corrompre, le Val d’Aoste ressemble nettement plus au Midi de l’Italie qu’à la région-modèle dont rêvait Chanoux et que force Valdôtains se sont battus pour bâtir.

A. de Tocqueville écrivait déjà dans ses carnets que rien n’est pire pour un peuple que d’être battu : tout s’écroule alors, et la société se délite. Des phénomènes d’aliénation se produisent, qui vont de l’autodestruction, par exemple par la diffusion de pathologies sociales comme l’alcoolisme, au syndrome collectif de Stockholm, où le peuple dominé essaye pathétiquement d’aimer et de ressembler au dominateur. Sans y réussir, évidemment, car ce dernier ne peut être dominateur précisément que dans la mesure où il existe un dominé.
C’est notre condition actuelle, que les centaines de mensonges dispensés par les puissants du moment et mille fêtes populaires ou aucune beuverie ne sauraient faire oublier. Qu’on ne s’y trompe pas, en effet. Le temps des ratonnades fascistes semble pour l’instant derrière nous. Mais il est des moyens plus subtils pour assimiler un peuple, ou pour le maintenir sous sa botte : justement, un des principaux est d’en estropier la langue et l’histoire, de les réduire à un folklore truffé d’inexactitudes, de faire de façon que le peuple en question perde sa dignité et le respect pour lui-même. Il sera alors plus facile de le subjuguer, de le dominer, de l’exploiter.
Si cette attitude prédatrice n’avait été suivie que par les « Italiens », je crois qu’elle serait plus facilement détectable, et par-là plus facilement contestable. Ce qui la rend particulièrement insidieuse est en revanche qu’elle est souvent mise en œuvre par des administrateurs « autonomistes », ceux-là mêmes qui, pendant les élections, se perdent volontiers en tirades sur le particularisme valdôtain. On pourrait les appeler vice-rois, proconsuls, cipayes, traîtres, Quisling, vendus, etc. Mais l’invective ne sert strictement à rien, si elle n’est pas au moins précédée par une prise de conscience des faits.

Car nous estimons que cet abaissement n’est possible que parce que les Valdôtains sont les victimes d’un racisme pernicieux et ubiquitaire. A’ telle enseigne habituel, cependant, qu’ils ne le perçoivent même plus comme tel, se privant par-là de la possibilité de s’en défendre.
Nous nous comportons comme un peuple inférieur parce qu’on nous forme quotidiennement à l’être et à nous considérer nous-mêmes ainsi.
Oui, il y a un racisme anti-valdôtain à l’œuvre et, oui, avant même de le combattre, nous devons l’identifier. Nous devons comprendre que nous sommes les dominés, les esclaves, les tarés, et que c’est cela qui nous fait descendre tous les jours un peu plus dans les abîmes de l’italianisation et de l’abrutissement. C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que le salut est possible. Comme Chanoux nous le rappelait déjà dans « L’esprit de victoire »,

Il [quelqu’un] commence à comprendre que pour survivre notre peuple doit avoir conscience de son état d'abjection.
Son premier devoir est de le lui dire, de le lui faire toucher du doigt.
On ne se résigne pas facilement à être déchu.
Il faut être des tarés pour s'y résigner.

Cette initiative, qui prendra la forme d’une lettre que nous adresserons à nos adhérents, a donc le but de rendre tout un chacun conscient de la discrimination raciste dont nous sommes les victimes sur notre propre territoire, ainsi que de suggérer certaines mesures pour y mettre fin.
Nous vous proposerons, au fil des numéros, le récit d’épisodes, certains graves, d’autres apparemment anodins, qui ont tous, cependant, la caractéristique de marquer visiblement le Valdôtain comme un citoyen de deuxième zone, un « nègre blanc », comme on le disait au Québec pour les francophones. Bref, comme un colonisé auquel doivent être déniés les droits fondamentaux qui lui permettraient de vivre librement son identité.

Albert Memmi, que trop peu de Valdôtains ont lu, a, lui, parfaitement analysé les mécanismes de la colonisation (Portrait du colonisé), qui sont à l’œuvre partout et toujours, tellement la domination d’un groupe par un autre est coexistante à la nature humaine elle-même. Mais cet auteur même explique aussi pourquoi cela porte invariablement à une des deux seules issues possibles pour le dominé : le suicide ou la révolte. Memmi prévoyait alors (1955), couvert d’ironie par ses contemporains, l’insurrection algérienne contre la colonisation française. D’autres, en leur temps, ont préconisé – de nouveau, Tocqueville le premier – le suicide pour les Indiens d’Amérique. Voilà : le suicide, c’est ce que nous sommes en train de commettre. La révolte, c’est ce que nous devons choisir.
Que l’on s’entende bien. Il n’y a aucune chance de réussite pour une révolte violente en Vallée d’Aoste. Mais il est des révoltes douces, des révoltes qui ne sont que la prise de conscience d’une différence que l’on revendiquera obstinément, avec les armes juridiques du dominateur même, qui peuvent réussir.

Rappelons alors brièvement quelles sont les conditions minimales pour qu’une minorité puisse survivre, ou pour qu’une langue ne soit pas « expulsée » d’un territoire :

- la présence d’écoles en langue, où les enseignants soient de langue maternelle ;
- la présence d’un affichage dans (aussi) la langue minoritaire ;
- des médias dans la langue minoritaire ;
- la possibilité de traiter avec les administrations publiques en langue minoritaire, aussi bien activement que passivement ;
- la possibilité de connaître les lois en sa langue ;
- la possibilité d’être jugé, sans être pénalisé, en sa langue ;
- la possibilité de ne pas être l’objet de discrimination de quelque sorte que ce soit ;
- des sanctions pénales pour des actes incitant à la haine ethnique.

On verra, au fur et à mesure, qu’aucune de ces conditions n’est remplie en Vallée d’Aoste. Et que tant que toutes ne le seront pas, nous aurons le droit de nous considérer les victimes d’une discrimination raciste et le devoir d’y réagir.

Débutons donc la revue des multiples exemples qui prouvent que nous sommes, aujourd’hui, un peuple d’esclaves, en même temps que des moyens pour, petit à petit, pas à pas, sortir de cette infamante condition.

Commençons aujourd’hui par un « petit » épisode, la carté d’identité.
Comme son nom l’indique, il s’agit de bien plus que d’un simple document administratif. C’est le papier qui statue par loi qui vous êtes aux yeux du public, aux yeux de la société, bref, qui vous êtes officiellement.
Bien, la carte actuelle, en papier, est déjà en soi un monument de racisme. L’italien et le français y sont bien sûr présents, mais, coïncidence, le français est en dessous, en italique et dans une police trois fois plus petite. Le message est clair : le français est une langue inférieure, et il faut tout au plus le considérer une traduction de la vraie langue officielle, l’italien. Celui qui emploie le français est donc, par translation, lui-même inférieur, plus petit, marginal.
Pour se convaincre de la gravité absolue de ce traitement raciste, il suffirait de prendre en examen la carte d’identité sud-tyrolienne : l’allemand et l’italien y sont présents sur un plan de STRICTE égalité. Ou bien, d’essayer d’imaginer si dans les cartes d’identité valdôtaines c’était le français qui jouît de la position prédominante : il y aurait une révolte des Italiens, qui ne se tromperaient pas sur la signification de la chose. Maintenant : combien de propositions de loi ont-elles été avancées pour corriger cet état de choses ? Zéro. Combien de fois le sujet abordé par l’Union Valdôtaine ou par un autre parti ? Zéro. Combien de fois un seul élu s’est-il penché sur le problème ? Zéro. Absolument rien n’a été fait en 60 ans, y compris par ceux qui affichent une sensibilité « valdôtaine ».
Pouvait-on rendre la chose pire ? Bien sûr, et, naturellement, on n’a manqué de le faire. En toute Italie, les cartes d’identité en papier sont en train d’être remplacées par des badges en plastique, comme cela se pratique depuis longtemps en Europe. Un minimum de respect et d’intelligence aurait voulu que, au moins, on corrigeât l’aberration précédente. Mais non, ce qui a été fait est d’empêcher ceux qui le désirent d’avoir leurs données transcrites en français, ce qui était au moins possible auparavant.
Récapitulons : avant, les sections de la carte étaient en italien, avec en dessous une micro-traduction en français ; on pouvait cependant faire insérer ses données en français. Maintenant, tout, de la dénomination des sections de la carte aux données insérées doit être en italien. Sous prétexte, affirmé sans rire par certains employés communaux (je parle ici d’Aoste) que : « Prima di tutto, il software non è ancora pronto, e poi comunque non c’è nessuna legge che dice per esempio che Aosta può anche essere chiamata ufficialmente Aoste ». Rappelons enfin que vous êtes tenus légalement d’avoir une carte d’identité ou un passeport sur vous, en cas d’un contrôle, et le tour est joué : on est revenu à la case départ fasciste et raciste.
Encore un beau succès du bilinguisme à la valdôtaine et une preuve supplémentaire, si besoin était, du sérieux de nos administrateurs. Dans un pays civilisé, à la place de parader en défenseurs de la spécialité valdôtaine, ils devraient se cacher de honte : dans toutes les réalités officiellement bilingues européennes les deux langues sont présentes dans les documents d’identité. Dans toutes, sauf le Val d’Aoste.
Quelle action prendre alors, puisque les soi-disant préposés à la défense du droit à la différence ne font rien, engagés qu’ils le sont à patauger dans le trésor public ?
Première action : embêter à mort les fonctionnaires préposés à la délivrance des cartes d’identité. Car, après tout, ce ne sont que les lampistes de politiques racistes conçues ailleurs, et ils désirent probablement renvoyer – ce en quoi ils ont raison – le problème là où il trouve son origine. Donc, leur demander de coucher par écrit leur refus d’accorder aux Valdôtains un de leurs droits. Pour les plus courageux parmi nous, puis, se refuser à renouveler la carte d’identité ; se faire contrôler par une patrouille de la police avec un document périmé ; faire mettre à verbal que l’on n’a pas renouvelé la carte d’identité parce qu’il était impossible de l’avoir en français ; subir un procès ; exciper dans le procès qu’il y a discrimination raciste, aux sens des articles 3 et 6 de la constitution italienne, ainsi qu’au vu des prévisions du Statut ; espérer de trouver un juge sérieux ; attendre le verdict de la Cour Constitutionnelle ; si favorable, un premier pas sera fait ; autrement, parcourir tout le parcours juridique italien et porter enfin la question au niveau de Cour européenne des droits de l’homme.
Il est parfaitement clair que cette démarche sera d’autant plus efficace que nous serons nombreux à l’entreprendre en même temps, et Esprit Valdôtain est en train de réunir un groupe de choc pour ce faire.
Que ceux qui y sont d’ores et déjà prêts, nous le fassent savoir au plus tôt.
Et, surtout, ne perdez jamais courage. On va y arriver.


Prochain épisode : le changement de prénom.
Si vous êtes à connaissance d’épisodes de racisme anti-valdôtain, faites en nous part ! Essayez autant que faire se peut d’étayer vos récits par des documents. Des photos vont déjà très bien (par exemple pour les panneaux routiers), mais le mieux est toujours une déclaration écrite (ou enregistrée, y compris en cachette) des réponses qui vous sont données par les fonctionnaires ou hommes politiques racistes (qui perçoivent quand même une indemnité de bilinguisme…) qui se refuseraient à vous reconnaître vos droits.
Changer, ensemble, on peut ! Mais il faut agir tous les jours, sans lâcher, sans leur laisser le temps de respirer. Si pas autre pour pouvoir se (r)endormir, ils finiront par nous laisser vivre.
 
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