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REVUE DE PRESSE
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| 27 novembre 2005
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| L'AUTONOMIE VALDOTAINE A' 60 ANS: ESQUISSE D'UN BILAN |
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| Un bilan: cela signifie des réponses à la question « Quel est le jugement à donner de l’autonomie valdôtaine ? ».
Des réponses, ce très court papier voudrait en donner quelques unes. Sous la forme également de questions, des questions que l’on n’entend pas souvent.
Nous sommes en effet submergés par une orgie de messages nous ordonnant d’être fiers et heureux de notre autonomie.
Une autonomie qui nous est présentée comme le meilleur des aménagements constitutionnels possibles.
Une autonomie qui est vue de plus en plus comme fin en soi, et non pas comme moyen pour poursuivre d’autres objectifs.
Une autonomie qui paraît d’autant plus célébrée qu’elle semble impliquer l’inutilité de tout débat politique.
Contre cette pensée unique imposée, nous nous érigeons.
Nous revendiquons le droit et le devoir de continuer de nous interroger, y compris et surtout quand cela signifie toucher aux tabous, fatigués et mal vieillis, de la pensée politique valdôtaine.
Les origines
L’autonomie valdôtaine, historiquement, ne fut rien d’autre que la réponse minimale d’un Etat italien, particulièrement affaibli, qui cherchait de garder à soi des régions aux fortes tendances sécessionnistes.
Le résultat, en d’autres termes, d’un pur rapport de forces.
De construction récente, terriblement disparate, trop grande pour être modeste et trop faible pour jouer à plein titre dans la cour des grands, jamais l’Italie n’eut la force de décider son modèle d’organisation intérieure et de se penser politiquement : elle se devait d’abord de survivre.
Elle appela choix ceux qui n’étaient que de simples palliatifs à la situation du moment.
Elle copia alors son organisation intérieure sur le modèle centralisateur jacobin et napoléonien français, elle poussa la tentative de se créer une identité à la grotesque invention du fascisme, elle vécut toute son existence dans la peur panique, dirait-on, de disparaître par éclatement et de découvrir qu’elle n’avait en réalité jamais existé.
C’est dans ce cadre qu’il faut situer 1948 et le Statut Spécial.
Un Etat le dos au mur, à souveraineté limité - étant clairement dirigé en sous-main par les Etats-Unis -, qui voulait à tout prix éviter d’être sanctionné pour ses faillites par la perte d’une partie de son territoire.
Et qui pour ce faire était disposé à céder du terrain, avec l’arrière-pensée transparente de récupérer ensuite ce qu’il avait fallu concéder dans l’urgence.
Rien, par-delà les discours pompeux d’usage dans les Assemblées constituantes, ne permet en effet d’estimer que l’Italie de l’après-guerre fût différente dans le fond de celle qui l’avait précédée, sinon qu’elle avait de surcroît perdu à jamais jusqu’à l’espoir d’être une nation souveraine.
Ce qui la rendit en réalité, en dépit de sa forme apparemment démocratique et d’une Constitution qui se voulait avancée, plus peureuse et mesquine - et donc féroce avec les faibles - que jamais.
Carlo Levi a justement parlé de l’ « éternel fascisme italien ».
C’est donc ce fascisme, qui ne peut être dissocié de l’idée même d’Italie, qui octroya le Statut.
Et qui, de façon tout à fait compréhensible, s’arrangea ensuite pour en retarder, saboter, fausser l’application, en Vallée d’Aoste comme ailleurs. Rappelons simplement, à titre d’exemple, qu’il fallut 15 ans aux Tyroliens du Sud (1956-1971), 15 ans de bombes, attentats, violences, pour que leur Statut corresponde enfin aux différences linguistiques qui l’avaient en théorie motivé.
Que le Statut valdôtain ne fut qu’un expédient, visant à endormir la juste méfiance valdôtaine dans l’attente de reprendre en main la situation, était clair aux plus lucides parmi nos ancêtres de l’après-guerre : endrumìa qu’ils l’appelèrent, potion analgésique qui permet d’oublier son mal pendant un moment. Quitte à le redécouvrir plus fort peu de temps après…
Mais n’anticipons pas.
Abandonnés par les Français, seuls et isolés, noyautés et trahis par force collaborationnistes, les Valdôtains se plièrent donc, après avoir abandonné l’espoir de la sécession d’abord, celui de l’annexion à la France ensuite, à l’idée que le Statut était après tout mieux que rien, et que l’on se devait d’essayer d’en tirer le plus grand profit.
Le Statut à l’épreuve des faits
Mais dans quelle direction ? Là était, dès le début, l’ambiguïté. Région pauvre, misérable même, la Vallée d’Aoste de 1948 avait faim. D’un autre côté, on s’était battu au nom de l’identité, du droit de rester soi-même.
Que fallait-il privilégier ? La tentative de s’auto-administrer, tant bien que mal, dans l’espoir de connaître, si non la richesse, à tout le moins une existence décente, au prix éventuellement de s’amalgamer à la Péninsule, ou bien l’identité, considérée dans ce cas comme un préalable nécessaire à tout développement sain et durable ?
A’ l’apparence, on ne trancha pas. On fit mine de courir les deux lièvres à la fois, parlant très fort de différence et s’abaissant la plupart des fois à des calculs d’apothicaires, tant au niveau collectif qu’individuel.
Les terribles pressions et la violence qu’un Etat qui avait recouvré du poil de la bête exerçait sans retenue expliquent sans doute une bonne partie de ce non-choix apparent.
Mais on doit constater que jamais cette alternative ne fut clairement posée, et que peu s’en inquiétèrent : un peu comme si les Valdôtains étaient sommes toutes assez satisfaits de ne pas choisir, ou, plutôt, de choisir sans se l’avouer.
Sans doute, des exceptions existèrent, qui clamaient les uns la nécessité de se rendre âme et biens à la bienveillance de la mère italienne, les autres le risque mortel que l’on courait en oubliant de défendre pied à pied notre différence ethnolinguistique. Mais ni les uns ni les autres n’eurent jamais la majorité du consensus populaire.
Voyons alors un peu où cela nous a conduits.
Identité :
La Vallée d’Aoste, qui clame haut et fort son particularisme, est désormais une région de fait complètement italophone.
Ne nous y trompons pas : que de lire ces lignes, ou de savoir s’exprimer en un français de cuisine, n’a strictement rien à voir avec le maintien d’un bilinguisme réel. Que l’on se demande simplement si l’on serait à même d’écrire avec la même aisance un texte en français ou en italien pour s’en convaincre.
Il ne faut pas non plus s’enorgueillir outre mesure de la présence du francoprovençal. Elle est en net recul, la qualité de cette langue s’abaisse tous les jours un peu plus par l’abâtardissement conséquent au contact avec l’italien, elle est de toute façon, en l’état présent, inapte à constituer une langue de culture, et, donc, une langue nationale.
En clair, quand bien même le francoprovençal serait florissant – ce qui est loin d’être le cas – il ne pourrait y avoir de nation valdôtaine identifiée par cet idiome, si non, justement, une nation estropiée, incapable d’écrire et d’embrasser par sa culture le temps outre le présent, l’universel outre le particulier.
Privée ainsi de ses racines culturelles, baignant dans la culture mortifère d’une colonie, notre région se meurt, désormais stérile.
On peut alors dire que le choix fait fut en réalité de délaisser l’identité pour se concentrer, pour ainsi dire, sur le sou.
Est-ce que cela nous a réussi ?
Economie :
A’ l’apparence, sans doute. Il n’y a pratiquement plus de pauvreté en Vallée d’Aoste, et un certain bien-être y est répandu. Mais quelle est sa nature ?
Il s’agit en grande partie de l’effet des transferts de l’Etat.
La Vallée d’Aoste brûle de la richesse, c’est un fait. Elle consomme plus qu’elle ne produit, beaucoup plus. La Vallée d’Aoste ne dispose toujours pas d’une bourgeoisie créatrice de richesse, elle est restée au stade d’une économie assistée et primitive, elle peine à se trouver une vocation dans l’économie globalisée du XXIe siècle.
Qui plus est, ces caractéristiques font que notre très relative aisance ne dépend que du bon vouloir d’autrui, l’Italie, ce qui est perçu plus ou moins consciemment par la majorité de la population. On dépense, certes, mais on sent que cela pourrait ne pas durer, et qu’il faut rafler autant que faire se peut tant que dure la manne.
Ce qui est en soi une forte limitation à l’investissement et à une vision de long terme.
Bref, un peu comme la cigale, nous semblons vivre notre été, en sachant qu’il finira bientôt mais en remettant à demain le problème de comment affronter l’hiver.
Pour ne pas conclure
Nous estimons que nous avons abandonné l’identité pour une richesse fragile et éphémère. Nous estimons que le Statut d’autonomie, avec ce qu’il contentait d’illusions et de vaines promesses, auxquelles plusieurs ont été heureux de croire, a permis que se fît ce marché.
Si nous voulions être un peu plus crûs, il nous faudrait dire encore autre chose: que la ‘Ndrangheta est désormais infiltrée de façon stable en Vallée d’Aoste, que notre classe politique est souvent inepte et corrompue, que le désespoir gagne des couches de plus en plus vastes de la population, comme le témoignent les taux extrêmement élevés de suicides, d’alcoolisme, de toxicomanie, de divorces qui affligent notre région.
Cependant, point n’est besoin d’insister ici sur celle qui nous paraît une terrible faillite et une horrible trahison des efforts, des espoirs, des sacrifices de ceux qui se battirent pour la liberté valdôtaine.
Qu’il suffise de dire ici que nous croyons qu’un nouveau modèle doit être trouvé. Un nouveau paradigme, qui permette de sortir de l’impasse et de créer enfin une Vallée d’Aoste adulte, forte et saine.
Où l’on considèrerait que rester au chaud, tant que cela est possible, pour demander peut-être de temps en temps un piaisì au puissant du moment n’est pas la façon la plus intelligente de vivre.
Où l’on envisagerait virilement le futur, avec tout cela comporte d’aléas mais aussi d’espoir vécus consciemment.
Où l’on pourrait, si tant est que cela soit du domaine des choses humaines, se dire enfin libres.
Etiam si coactus, attamen voluit (même s’il a été forcé, il a cependant voulu) : les Latins ne connaissaient pas les vices du consentement, et seul le résultat comptait. Il en est de même en politique. Forcés, les Valdôtains l’ont sans doute étés. Mais ils ont néanmoins accepté de se perdre. Avec les résultats, désastreux, que nous constatons.
Nous n’accusons personne et nous assumons tout notre héritage, avec ce qu’il comporte aussi d’erreurs et d’horreurs. Mais nous revendiquons fièrement notre droit inaliénable à chercher mieux, à espérer, à exister comme hommes et non comme troupeau.
Pour vivre, vivre pleinement, aujourd’hui, il faut alors arrêter de célébrer avec des tons d’autant plus exaltés que l’on ne croit plus à rien, sinon à l’argent, les vertus de « l’autonomie ».
Il faut arrêter de nous payer de mots, de nous gorger de slogans, de nous moquer de nous-mêmes. Il faut arrêter d’être des prêtres sans foi, dont on sait qu’ils dérivent facilement vers l’abrutissement le plus abominable.
Il faut arrêter d’être veules, lâches, corrompus, et de choisir des veules, des lâches et des corrompus comme « chefs ».
Nous devons changer. Nous devons commencer par le savoir, par le sentir, par en éprouver l’irrésistible nécessité. Nous devons réveiller en nous l’instinct de survie, la pulsion incompressible à devenir ce que nous pouvons être, le désir brûlant d’exister à nouveau.
Nous devons « vouloir vivre ».
Qu’on se le dise, l’alternative est désormais claire.
Ou nous ne faisons rien, et nous périrons alors misérablement dans les poubelles de l’histoire comme des Italiens, « mafieux de montagne » de surcroît.
Ou nous redressons la tête et nous fixons notre regard vers le soleil qui pointe toujours à l’horizon pour les peuples qui décident de se prendre en main.
Voir clair et vouloir vivre. Ou disparaître.
Il n’y a pas de troisième chemin.
Commençons à y réfléchir.
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